Deux bricks marchands de la maison Roux, armateur marseillais réputé pour son commerce levantin, avaient quitté Marseille à destination de Livourne, chargés d’huiles, de savon, de draps et de denrées coloniales précieuses.
La mer brillait d'un bleu éclatant, et les îles d'Hyères semblaient flotter comme des promesses paisibles, immobiles sous le soleil du matin.
La Marine, soucieuse de protéger les bâtiments sans les exposer inutilement, avait ordonné une escorte distante : L'Audacieux et La Vigilante suivaient au sud de Porquerolles, veillant sans se montrer, prêts à intervenir au moindre signe de danger.
Les deux bricks marchands faisaient route plein est entre la côte et les îles du Levant. C’était une navigation resserrée, exigeante, mais familière à leurs capitaines, qui espéraient ainsi éviter toute rencontre indésirable en haute mer. Le Saint-Joseph ouvrait la marche, suivi de près par la Bonne-Mère, leurs cales chargées et leurs capitaines soucieux d’atteindre Livourne avant que les vents ne tournent.
Sur le pont de L'Audacieux, le lieutenant Gabriel de Montcalès scrutait l’horizon avec sa lunette. Ses yeux saisirent les triangles blancs qui se détachaient au dessus de l'éclat bleu de la mer.
Les premiers coups de canon vinrent des Anglais, mais la distance trahit leur ardeur.
Les boulets tombèrent courts, frappant la mer dans une gerbe blanche, tandis que d’autres passèrent haut au-dessus des vergues, sifflant comme des oiseaux noirs avant d’aller mourir bien plus loin. Sur le pont français, un souffle d'inquiétude traversa les rangs, mais l'ordre resta ferme.
Le virement fut ordonné sans éclat.
— Paré à virer… maintenant !
Les deux bricks français abattirent ensemble sur bâbord, leurs coques inclinant légèrement tandis que les vergues grinçaient sous la tension retrouvée du vent. Pendant quelques instants, tout ne fut que cordages et cris brefs, puis la manœuvre s’acheva proprement.
Les bordées tribord s’offraient, dégagées, nettes, prometteuses.
La bordée de L’Audacieuse tonna d'un seul élan, sèche et bien tenue. Les boulets frappèrent juste, martelant le flanc du brick anglais de tête avec un fracas métallique qui fit vibrer les affûts.
Dans la foulée La Vigilante ouvrit le feu à son tour. Sa salve, plus concentrée et précise, laboura le flanc du Swift. Le choc fit trembler les affûts et les cordages, projetant copeaux et éclats de bois dans les airs. Sur le pont, plusieurs gabiers furent renversés ; certains se relevaient, grogant et secouant la poudre et la fumée de leurs vêtements, mais d'autres restaient étendus, immobiles.
Sous voiles réduites, les brick anglais avançaient lentement. L'angle de tir ne permettait pas au Swift d'engager La Vigilante ce tour.
Pendant ce temps, le HMS Ferret ouvrit le feu à babord sur La Vigilante. Les boulets sifflèrent dans l’air, éclaboussant l’eau autour du brick français et levant des gerbes à quelques mètres seulement. Néanmoins quelques boulets touchèrent au but et frappèrent le pont avec fracas, projetant copeaux et fumée. Aucun mort, mais plusieurs marins furent déséquilibrés, et un affût fut endommagé.
Dans sa manoeuvre, La Vigilante vira court avec une audace presque téméraire. Elle glissa juste sous la proue du HMS Ferret. La bordée française, tirée à très courte distance, frappa en enfilade, brisant bois et cordages.
L’impact fut immédiat. Une flamme jaillit sur le pont avant du Ferret, se propageant rapidement le long de la proue. L’équipage anglais, projeté dans une brève panique, s'élança sur le pont avec des seaux et des couvertures, piquant et étouffant le feu, criant des ordres tranchants pour contenir la menace avant qu'elle n'engloutisse le navire tout entier.
Gabriel, sur L'Audacieux, observait depuis le pont.
À son tour, la bordée tribord du HMS Ferret frappa La Vigilante au gaillard d'arrière. Les planches éclatèrent sous le choc, projetant copeaux et hommes au sol, tandis que l'air se saturait de l'odeur âcre de poudre et de bois brûlé. Le brick anglais, indomptable malgré les flammes qui léchaient sa proue, conservait toute sa menace.
Sur son erre, le Ferret enchaîna sur le Saint-Joseph et cracha sa bordée babord. Le brick marchand fut touché sur son flanc babord : mâts, cordages et vergues furent endommagés, tandis que la fumée de l’impact se mêlait à celle du Ferret en flammes.
Sur le HMS Ferret, bâtiment le plus au vent en ce début de tour, la fortune — capricieuse comme toujours — choisit de sourire aux Britanniques. Le feu, contenu avec acharnement, finit par céder. Les chaînes de seaux avaient tenu, la discipline n’avait pas faibli, et bientôt il ne resta plus qu’une odeur âcre de bois calciné et de toile roussie.
Les voiles furent ajustées, tendues juste ce qu'il fallait : le Ferret passa en voiles de combat, retrouvant aussitôt de la manoeuvrabilité. À peine les dernières flammes étouffées, la bordée bâbord, servie avec une rapidité remarquable, était déjà prête. Les hommes travaillaient sans un mot de trop, les gestes précis, presque mécaniques : écouvillon, gargousse, bourrage, pointage. En un temps étonnamment court, les pièces furent à nouveau chargées.
La salve frappa à nouevau le Saint-Joseph. L’impact fut net. Un boulet mordit les œuvres mortes ; un autre éclata dans le gréement. Presque aussitôt, une flamme apparut, nourrie par les cordages goudronnés.
Le Ferret ne perdit pas une seconde. Profitant de son erre et du vent favorable, il engagea ensuite L'Audacieux. Gabriel, sur le pont, vit aussitôt l'intention ennemie. Trop tard. À très courte distance, la bordée tribord du Ferret fut lâchée en enfilade sur la poupe de L'Audacieux. Les boulets traversèrent le navire de part en part, fauchant le pont arrière, brisant cloisons et affûts.
Déjà, le Ferret achevait sa manœuvre, se glissant avec une audace presque insolente entre la côte et L'Audacieux.
Tandis que L'Audacieux et le Ferret se retrouvaient engagés presque bord à bord, une autre lutte se dessinait plus au large, La Vigilante et le HMS Swift s'étaient rapprochés insensiblement, chacun cherchant l'angle décisif.
La Vigilante, plus lourde et moins vive, conserva son cap avec détermination. Voyant le Swift s'offrir à portée, elle lâcha sa bordée tribord, bien servie et bien pointée. Les boulets sifflèrent à hauteur de bastingage, frappant le brick anglais sans toutefois le ralentir suffisament.
Le Swift, en effet, manoeuvrait avec une aisance remarquable. Sa voilure légère, parfaitement réglée, lui permettait de conserver une allure nerveuse malgré la fumée et le fracas. Profitant de son erre, il évita l'échange direct et engagea une manoeuvre hardie, et avant que les Français ne puissent corriger leur cap, le Swift avait déjà pris son angle de tir idéal.
La bordée anglaise partit à très courte distance, frappant en enfilade la poupe de La Vigilante. Les boulets traversèrent le bâtiment de part en part, labourant le pont arrière, brisant cloisons, affûts et gouvernail auxiliaire. Des hommes furent jetés à terre ; la fumée et les éclats rendirent l’air presque irrespirable.
Les dégâts furent sévères. La Vigilante, durement frappée, perdit aussitôt de sa manœuvrabilité. Les cris se mêlaient au fracas du bois rompu, tandis que les officiers tentaient de reprendre le contrôle.
Ainsi, presque simultanément, la bataille basculait sur deux fronts : L'Audacieux engagé de près avec le Ferret, et La Vigilante durement châtiée par la vivacité du Swift. Le sort de la flottille française s’assombrissait, non par manque de courage, mais par la précision et l’audace de manœuvres bien menées.
Ce tour-là, l'initiative revint à L'Audacieux. Au vent, Gabriel comprit aussitôt que c'était là peut-être la dernière occasion de sauver La Vigilante. Le brick français lofait déjà, cherchant à refermer la distance avec le HMS Swift. Les voiles, tendues juste ce qu'il fallait, répondaient encore. Le bâtiment vibrait sous la pression, mais il obéissait.
— « Encore un peu… tenez bon… »
L'angle se dessina enfin. Le Swift, occupé à maintenir La Vigilante sous une enfilade meurtrière, exposait sa proue.
— « Bordée tribord… en enfilade. Feu à mon commandement. »
Les canons tonnèrent presque à bout portant. Les boulets entrèrent par l'étrave du Swift, labourant son gaillard d'avant, brisant affûts et cloisons. Le choc fut réel, brutal — mais pas décisif.
Le Swift, malgré les pertes et le désordre, conserva assez de manoeuvre et de feu pour riposter aussitôt sur La Vigilante, déjà blessée et ralentie. La bordée partit, à nouveau en enfilade, terrible. Cette fois, La Vigilante ne tint pas. Les boulets traversèrent le navire de part en part, ouvrant la coque, brisant les barrots, éventrant les oeuvres vives. L'eau entra aussitôt, noire et glacée.
Le pont se transforma en chaos. Les hommes luttaient encore, mais la mer avait pris le dessus. Lentement, inexorablement, La Vigilante s'enfonça, sa poupe disparaissant la première.
Le combat s'éteignit sans éclat, comme souvent en mer.
Les HMS Swift et Ferret, éprouvés mais encore manoeuvrants, s'éloignèrement lentement vers le large. Leurs voiles portaient les marques du combat, leurs coques étaient meurtries, mais la discipline et le vent leur permettaient de rompre l'engagement.
Le Saint-Joseph demeurait à flot, mais durement touché. Sa cargaison, précieuse et attendue, avait souffert ; des ballots gisaient éventrés, l'eau s'infiltrait encore malgré les pompes, et l'équipage travaillait sans relâche pour sauver ce qui pouvait l'être. Le brick marchand avançait péniblement, blessé mais vivant.
Sur L'Audacieux, les hommes ramassaient les débris, comptaient les blessés, parlaient bas. La fumée se dissipait peu à peu, laissant derrière elle l'odeur persistante de la poudre et du bois fracassé.
Gabriel resta longtemps à la poupe, silencieux. Il avait vu un navire sombrer, des hommes tomber, et la mer reprendre ce qu'elle avait consenti à porter. Il n'y avait ni fureur ni désespoir dans son regard, seulement cette gravité nouvelle que donnent les premières défaites.
Ce jour-là, Gabriel n'avait pas remporté la victoire. Mais il avait appris.
Et la mer, qui se moque des titres et des grades, avait commencé à écrire son nom.